Un poème, un pays

ROUMANIE – Ioan T. Morar

Duminica toreadorului

Electrocutat de propria înțelegere
Ca de o limbă pe care o vorbesc celulele mele,
mădularele și nervii mei reci cînd spun
se ridică și spun : Da, un poem social,
chiar dacă el nu va vindeca nici o rană
chiar dacă nu se va dumica
Un poem social ca un Luna Park luminat :
Curajul este chioșcul de la care îmi cumpăr ziarul
fluxul și refluxul
limitele între care îți poți înălța un castel
Eu scriu despre ce cred
Eu cred în eficacitatea durerii
Măcar de aș putea să adaug
acest poem la inventarul iluziei
măcar de aș putea să rămîn singur cu o ureche surdă
în care să strig nestingherit :
-Mă mai tulbură doar
lipsa de criterii a morții

Le dimanche du toréador

Électrocuté par ma propre compréhension
Comme par une langue que parleraient mes cellules,
Mes membres et mes nerfs froids quand ils disent
Ils se lèvent et disent : Oui, un poème social
même s’il ne fait guérir aucune blessure
même si nous n’avons pas de morceaux pour tous
Un poème social comme un Luna-Park tout éclatant :
Le courage est le kiosque où j’achète mon journal
la marée haute et la marée basse
les jalons entre lesquels on peut se faire bâtir un alais
j’écris ce en quoi je crois
je crois en l’efficacité de la douleur
Si seulement je pouvais ajouter
ce poème à l’inventaire de l’illusion
si seulement je pouvais rester seul avec une oreille sourde
à laquelle je puisse crier sans entrave :
Il n’y a rien qui me trouble sinon
le manque de critères de la mort

(Traduction: Carmen Blaga)

Un poème, un pays

PORTUGAL Raquel Serejo Martins

Horário de inverno

Só queria ser uma dessas pessoas
que ao fim do dia passeiam o cão pelo jardim
com um saco de plástico para recolher a merda.
Dessas que ninguém duvida
que tem uma família feliz à espera.
E uma família feliz não é o prato número trinta e três
encomendado no chinês do bairro
para aquecer no micro-ondas,
é uma mulher, é um homem,
que quer envelhecer comigo,
e que a cada noite me dá a mão e me leva
do sofá para a cama.

Heure d’hiver

J’aimerais juste être une de ces personnes
qui vers la fin de la journée promènent leur chien dans le jardin
avec un sac plastique pour ramasser la merde.
De celles dont personne ne doute
qu’elles ont une famille heureuse qui les attend.
Et une famille heureuse ce n’est pas le plat numéro trente-trois
commandé chez le chinois du quartier
à réchauffer au micro-ondes,
c’est une femme, c’est un homme,
qui veut vieillir avec moi,
et qui chaque soir me tend la main et me mène
du canapé au lit.

Extrait du livre Subúrbios de Veneza (2017)

*** (second poème) ***

Deixei o meu coração no forno,
é só aqueceres e tens jantar.
O que sobrar dá ao gato.
Eu sempre gostei do gato.

J’ai laissé mon coeur dans le four,
il suffit de réchauffer et ton dîner est prêt.
Les restes, donne-les au chat.
J’ai toujours aimé le chat.

Extrait du livre Aves de incêndio (2016)

(Traductions: Sónia da Silva)

Un poème, un pays

LUXEMBOURG Florent Toniello

Mon requiem

J’irai décharné dans un halo de photons
arrachant aux fantômes des lambeaux d’au-delà
mon suaire de neutrinos râpera des bribes de matière
nue sous les soleils vieillis du big-bang
de mon écharpe de quarks je nourrirai les vers
de la terre atrophiée de nutriments adéquats
je n’abuserai pas de mon escouade de muons pour me
réincarner dans les couloirs courbés du temps
en gluon de la tombe aux reflets électriques ;
en tau massif chargé de potentiel réincarnatoire

J’entamerai un ultime
désassemblage biologique
certifié conforme
par
l’univers en expansion
Je ne crois en ce monde
qu’aux particules
élémentaires —
ma religion
c’est le boson.

Inédit
(publié sur le blog personnel : http://accrocstich.es/ post/2019/05/21/Mon requiem)

Un poème, un pays

LUXEMBOURG James LEADER

Phoebe and the troopship

Spread across cushions on her yacht,
Phoebe, engrossed, does not
Observe the vulture on the wire, the boys that trot
Behind a limping, bony cow,
The fisherman drifting in his dhow,
Or the rocky field with an abandoned Soviet plough.
Attention puckers up her nose
As she paints the last two toes
Revlon cherry red, leans to them and softly blows,
And then reclines, her business done,
Under the Egyptian sun;
Across her bikini suit blood-red cherries run.
Half-asleep, in her imaginings,
She summons movie stars and kings,
Furs, photographers, limousines and emerald rings —
Meanwhile, on a northern tide,
Comes the troopship Empire Pride,
With a thousand Tommies on the starboard side.
A shadow falls on Phoebe’s bed,
And a throbbing starts to spread
Through the cushions, up her legs, into her head;
The great propeller slows
As they pass the English rose
Pink and white, with cherries on her breasts and toes.
They cheer, they whistle and salute,
As she stands in her bikini suit,
And bows — a thousand minds that night see falling fruit.
Now, tiny in her wingback chair,
She searches helpless in the air,
‘Dear One … remember, all those boys, and me … now where…?’
‘Suez,’ I prompt her, ‘on a yacht.’
‘Yes, yes,’ she grins, ‘the boys, that yacht.’
The rest — two husbands, career, a life — quite forgot.

Un poème, un pays

LUXEMBOURG Francis Kirps

Der Diktator ist tot

An diesem Tag trugen die Palmen dunkelgrün,
und die Sonne war von Flecken schwarz.
Die Dichter traten blinzelnd
aus ihren Gefängnissen.
Die Rebellen stiegen von den Ber­gen hinab
um ihr Abitur nachzuholen und Verantwortung
Zu übernehmen. Der Ex-Präsident,
ein achtzigjähriger Greis, schickte eine Videobotschaft
aus dem Exil in Florida.
Der Spion flog in die Kälte zurück.
Straßen wurden neu benannt.
Gräber wurden geöffnet.
Statuen verloren den Kopf.
Zeitungen schrieben für kurze Zeit die Wahrheit.
Maria stand in der Tür der Cantina
und lachte über die Betrunkenen.
Denn an jenem Tag floss der Rum wie Tränen
durch die Adern der Hauptstadt
und der Barmmixer im Café Ingles
erfand einen neuen Cocktail.
Jeder hatte plötzlich ein Gewehr.
Feuerwerk wie ein Vulkanaus­bruch.
Die Kinder riefen seinen Namen
während Lacher groß wie Kokos­nüsse
über die Insel kullerten.
Ein neuer Tanz entstand
und wurde nach ihm benannt.
Durch die benachbarten Bananen­republiken
ging ein Ruck. An jenem Tag
brannte die Sonne über dem Meer
ein Loch in den Himmel. Schwert­fische und
Barracudas standen stramm. So zumindest
erzählen es die Fischer.

Un poème, un pays

LIECHTENSTEIN – Vlado Franjević

Svakakvo Vrijeme

došlo je vrijeme u kojem se ne bavimo
primarnim vrijednostima
nego pitanjima
dokle smijemo popuštati
a da nas se zbog toga ne razumije
slabićima i naivcima
došlo je vrijeme strahova
slabosti
i mutacija svakakvog smeća
kao mogući izlaz
kucanje srca
samo tužni molovi
od suza ditiramb
ko da pljušti po staklu vanjskog prozora
ko da nikoga nema
kad ga
kao otvorim

Allerartzeiten

es ist die zeit gekommen
in dieser wir uns nicht mit
primären dingen beschäftigen
sondern mit fragen
bis wann wir nachgeben dürfen
und dabei
nicht als weicheier und naive schwachköpfe
gekennzeichnet werden
es ist die zeit der ängste und schwäche
gekommen
und die mutation allerlei abfälle
als vielleicht der einzig mögliche ausweg
herzklöpfen
nur noch traurige mole
als ob die trennendithyrambe
aussenfensterglasabwärts trommeln
als ob es niemanden gibt
wenn ich das fenster
als ob
öffne

Un poème, un pays

FRANCEHélène Fresnel

Une terre où trembler

Mais je suis allée jusqu’au matin
Il esseule il extasie
Jusqu’à la nuit pierre
Elle est encore elle dure
Jusqu’à la matière
Du lit noir au lit bleu j’ai lu jusqu’au chemin
De tes mots ou de tes lèvres
Je ne sais plus, déjà
J’ai lu dans ton existence
Mes failles, mes légitimes
Des cryptes de contacts au lieu des aplats blancs
Ce soir je regarde la pluie
Les yeux dans l’évident
Il y a des signes purs exempts de dénouement

*

Tu n’es pas revenu et ce soir
Le lieu du rendez-vous brûle sous le vent noir
Royaume – Cible du ciel où s’en­gage une flamme
Royaume – Enoncé de la nuit vé­cue et illusoire
Je te parle d’à travers la fore
Je te parle d’à travers la fore
L’ombre de ton visage maintient le territoire
Je me tourne vers lui Royaume et lui redis :
– Je t’engage
Etends les terres mongoles et retiens notre histoire
Avant une nouvelle heure
Avant un nouveau leurre
Il faut jouer la victoire
Mon amour je te parle à travers l’amphore
Et le sable du temps qui mange ton image

*

La digue à Colombo ne cédait rien
Ni habillée par les passants, ni trouée par les yeux des animaux perdus
Quelles nouvelles? Du premier pas, quelles nouvelles?
Dans tes pays hors des escales même phénomène
Des buildings naissaient de fe­nêtres en mâchoires ou carrés de tes ombres
Rien pour débander l’île
Dont la coque est un livre
Je pars sous l’alphabet la mousson la moiteur
Défie le jeu du drone ou l’avenir se rétracte
Et j’attends le déclic
Ombrelles tropicales
Etes-vous comme lui
L’autre du monde
Une tige infinie
Dont le cap a l’attrait des centres disparus

*

Avant et après moi dans l’illisible noir
Je surprends ce qui dure
Je parle d’une pierre
C’est un contrepoint blanc
Ni dehors ni dedans
Sa couleur jure
Son oeil me ment
Disculpé par le ciel
Une pierre
Déclenche en me fixant
Un flash d’espoir

*

Sous le grand tapis blanc des élé­ments perdus
Non ce n’était pas juste les di­manches – tous les jours inconnus –
Sous le tremblement du feu déchu
Que retrouver
La terre nage
Les eaux ont fait naufrage
Quelqu’un s’en est-il souvenu?
On a beau agrafer des paysages
Tenter la traversée des pages
De branche en branche comme un voilier
Les questions continuent
Comment ont-ils pu avaler
En silence
Nos corps
Nos crues ?
Aux dires de la pluie sauvage
Ils ont commencé par nos noms
Pas de ressort, sous ce tapis
Pas de salut.

Un poème, un pays

CATALOGNE – Helga Simon Molas

Dermatologia

Quanta pell
que ens envolta
com una sutura
delimitant
el nostre espai
de dins:
una bassa
on s’esquitxa
de vermell la calma
i glops de sang
brollant amb pressa
del cor.
Si és la pell
qui ens limita.

Dermatologie  

Combien de peau  
qui nous entoure  
comme une suture  
délimitant  
notre espace  
dedans:  
un étang  
où s’asperge  
de rouge le calme  
et flots de sang  
en sourdrant vite  
du coeur.  
Si c’est la peau  
qui nous limite.

Poema del llibre A la vora (Galerada, 2017)

(Traduction: Teresa Pitarch Porcar)

Un poème, un pays

AUTRICHE – Margret Kreidl

Poem with footnote

Hard
dry
woody
shredded
grater fruit
small enough
hard enough
poem.
For the poem is always, Jorge Viegas writes,
the hard core of a revolution.

Poème avec note en bas de page

Dur
sec
coriace
râpé
fruit râpé
assez petit
assez dur
Poème.
Car le poème est toujours, comme l’écrit Jorge Viegas,
Le noyau dur d’une révolution.


(Traduction: Henri Christophe)

Présentation : Marta Podgórnik

Marta Podgórnik – née en 1979, poète, rédactrice, critique littéraire, traductrice, conférencière dans des ateliers de création littéraire. Lauréate (à l’adolescence) du concours littéraire le plus prestigieux de Pologne pour les débutants – le prix Jacek Bierezin (1996), ainsi que de nombreux prix et distinctions pour les recueils suivants. Participe à des projets de traduction internationaux. Auteure de 11 recueils de poèmes, rédactrice de nombreux recueils de poèmes et anthologies. Depuis vingt ans, elle est associée à la maison d’édition Biuro Literackie, où elle est responsable, entre autres, du département de débutants. Elle vit en Haute-Silésie.

La caractéristique essentielle de sa poésie peut être considérée comme une combinaison de thèmes personnels (où la poète parle souvent d’un manque de contrôle sur la vie et exprime des émotions violentes) avec la discipline intellectuelle apparemment froide, exprimée dans la forme ostensiblement précise d’un poème.

Photo : Wiacek

“Ovulation Blues”

Nothing for it these days but Lipton tea with
chapbooks by Bohdan Zadura or practicing elocution
in front of the brown mirror.

At the bus stop, blowing your nose straight into
the trash, holding one nostril,
and in the Czech manner mixing up the bus numbers,
but it makes no difference: they both end up at the same place.

Nothing for it but washing your hands of everything
that matters and doesn’t, of all the lost battles,
once and for all. Accidentally breathing in the dust
from the soles of your shoes, by the street lamp a winking eye:
a run in your fishnet stockings.

They call this a wide frame of reference
if it means something to anyone.

nothing for it these days but recycling bottles
for more emptiness, for more

translated by Marit MacArthur and Tomasz Dobrogoszcz